L’Europe: une vue de l’esprit
La philosophie est proprement
une aspiration nostalgique
à être chez soi partout.
Novalis
Edmund Husserl, mathématicien-philosophe de langue allemande, natif de Bohème, fondateur de la phénoménologie, s’est posé la question du sens spirituel de l’Europe dans une conférence donnée à Vienne en 1935. À l’heure où la dictature de Hitler avait déja liquidé toute possibilité d’expression d’une pensée indépendante en Allemagne, une pareille enquête sur le sens de l’Europe revêtait la dimension historique d’un manifeste pour les valeurs universelles contre tout attachement irrationel au particularisme local. Tandis qu’une vague de xénophobie et de racisme submergeait son peuple, le philosophe – dans les étroites limites de méditations historico-philosophiques à l’intention d’un auditoire académique – tentait de sauvegarder en faisant retour sur ses origines le sens, tragiquement vulnérable, de l’Europe. Dans un pareil contexte, l’intuition du penseur pourra bien paraître provocatrice : ne voyait-il pas, en effet, dans “le pur intérêt pour la connaissance”, dans la contemplation méthodique de la nature, exemplairement cultivés au sein des communautés philosophiques de l’Antiquité grecque, la figure spirituelle originaire de l’Europe ?
La conférence de Vienne s’intitule “La crise de l’humanité européenne et la philosophie”. On demandera peut-être : que vient faire ici l’humanité ? La réponse est que si c’est bien l’Europe que la crise affecte de façon directe, pour Husserl, cette crise n’en transcende pas moins spirituellement l’Europe, parce que toutes les autres nations participant idéalement de l’essence de l’européanité, aucune n’en est épargnée. De cette crise qui ébranlait si dangereusement l’Europe dans ses fondements, Husserl imputait la cause au ‘naturalisme’ et à ‘l’objectivisme’. Là encore, on sera déconcerté devant ce qui peut ressembler à une querelle de spécialistes renfermée dans les limites des théories de la connaissance. Mais on aurait bien tort de se laisser rebuter par cette apparence. Car, quoi qu’on puisse penser de l’austérité de la nouvelle approche physique et mécanique de l’être inaugurée par Galilée, l’enjeu fondamental est l’homme même en son destin. De libérateur qu’il fut pour l’homme de la Renaissance, ce regard désenchanté – démythologisé – sur la nature, au XXème s. a rendu possible l’aliénation d’une humanité massifiée aux sciences de la nature, des sciences de la nature oublieuses de leurs propres fondements spirituels et asservies à une exploitation rationnelle et systématique de toutes ressources exploitables et de l’homme même, sans but transcendant.
Visionnaire comme il le fut en cette année 1935, Husserl voyait plus loin que l’obscurité de cette Europe des années noires : idéologies totalitaires affrontées, horreurs d’une guerre imminente avec occupation militaire, décrets discriminatoires, camps de concentration, etc., il voyait la mission d’une Raison héroique, capable de vaincre la lassitude de ce temps pour ressusciter de ses cendres, telle le Phénix, en son humanité spirituelle.
La question se repose aujourd’hui : l’Europe, patrie de l’âme, de la liberté et de la sagesse, l’Europe, gangrenée par des idéologies décadentes, bouleversée par les guerres, les génocides, aurait-elle encore le pouvoir de communiquer l’étincelle de son Idée directrice, à tous peuples, quelle que soit leur localisation, interne ou externe, par rapport à ses propres frontières géographiques ?
Suivant l’idéologie européenne de la révolution regénératrice,
la Turquie moderne s’est constituée comme peuple sans origines.
Pour le renversement de la théocratie Ottomane et sa substitution par un état moderne en Turquie, Mustafa Kemal avait puisé son inspiration révolutionnaire aux sources de la rationalité européenne. Participant de cette idée d’une humanité fondée sur la Raison universelle sans a priori ethnique, la Turquie idéalisée par lui appartenait nécessairement à l’esprit européen. Plus précisément, l’histoire intellectuelle et politique de la France, avec la Révolution Française, la politique de la volonté du Jacobinisme et le mouvement des idées du siècle des Lumières aura été pour le fondateur de la Turquie moderne une école indispensable de principes réformateurs. De ce mouvement d’idées du siècle des Lumières, surtout après la preuve que les français avaient faite à la face du monde qu’elles étaient réalisables dans les faits, l’inspiration lui était précieuse pour la révolution culturelle mise en œuvre par lui. Une révolution qui devait débuter par l’éducation (avec l’adoption de l’alphabet occidental comme symbole), terrain décisif pour un dépassement du théocentrisme juridique de la Chariat, et qui s’accomplirait dans la sphère politique, avec l’adoption d’une constitution laïque consacrant le caractère non confessionel de l’état.
Lecteur assidu d’Auguste Comte, Mustafa Kemal, remplacant le système d’enseignement théologique de la Madrasa par une éducation laïque, donnait une priorité absolue dans le nouveau système scolaire à l’enseignement des sciences positives. Se familiarisant dès ses années de formation avec le rationalisme et l’utilitarisme des écrits de Voltaire, le combat mené par ce philosophe pour la cause de la “raison éclairée” contre l’obscurantisme eut très tôt dans son esprit l’ascendant sur l’attachement sentimental au mode de vie traditionnel et à l’environnement religieux de la société ottomane. Jean-Jacques Rousseau prenait également une part privilégiée dans sa formation intellectuelle. En témoignent les discours sur la Nation de Mustafa Kemal à la jeunesse turque, où il se gardait de toute référence à des origines communautaires ou à une quelconque diversité ethnique du peuple turc. Ceci, parce qu’il voulait que tout dans les domaines social, politique et juridique reposât dorénavant sur le seul contrat social. Enfin, comme le renversement de la royauté en France avait aboli l’Ancien Régime (c’est ce que signifiait le jugement et l’exécution de Louis XVI), de même le renversement du sultanat devait marquer l’avènement d’un ordre social et moral entièrement nouveau. Autant d’idées, autant de réalités européennes transposées, que la jeune République Turque eut à s’approprier, à marche forcée, à la faveur des guerres d’indépendance entre 1919-1923.
Un nouveau rapport de la Turquie à l’Europe, l’Union Européenne.
En se replaçant dans l’ombre portée de la révolution progressiste d’Atatürk, on discernera peut-être mieux aujourd’hui à travers les négociations en cours avec l’UE l’opportunité d’une relance de l’entreprise de modernisation pour la société turque. Contrairement à un préjugé regrettablement répandu en France, notamment, l’Europe – non comme entité ethnico-historique, mais en tant qu’idée universelle – n’est pas la propriété privée des états tardivement et laborieusement regroupés sous le titre quelque peu optimiste « d’Union Européenne ». Cette même idée d’Europe ayant inspiré la révolution culturelle d’Atatürk dont la Turquie est issue en tant qu’état moderne, celle-ci n’est pas moins fondée que les états de l’UE à la revendiquer dans son patrimoine spirituel. Certes, pour les turcs, son appropriation fondatrice de l’idée d’Europe, une décision autonome de la volonté, n’a rien à voir avec un marchandage pour satisfaire à des critères d’intégration imposés par d’autres états. Il en va de même pour « les valeurs culturelles » : elles ont peu à voir avec ce qu’un culturalisme dévoyé appelle valeurs en renvoyant aux atavismes locaux des groupes humains opposés, source sans cesse réalimentée de toutes les guerres. Si nos compatriotes se font du spirituel une trop haute idée pour en récuser l’assimilation automatique avec les attitudes mentales typiques de groupes particulier, alors cette assimilation de la culture avec les croyances et le mode de vie traditionnel d’un ensemble humain localisé, géographiquement ou historiquement ne sera pas de nature à les détourner de leurs aspirations européennes.
De son côté, l’Union Européenne est-elle si sûre d’avoir encore quelque chose d’irréductiblement propre à elle à opposer à la Turquie, dans un monde où la référence à la transcendance, quand elle n’a pas été évacuée de la vie publique, est surtout usurpée à leur profit par les démagogues, un monde où les solidarités communautaires s’appuient moins sur le rassemblement de tout le peuple pour la célébration du culte dans l’ecclesia (l’église) que sur la peur de l’autre et l’égoïsme collectif dans l’appropriation des ressources de la planète ?
Ce n’est pas seulement à dater de l’année 1954 que la Turquie est avec l’Europe dans une relation intensive. À l’appui de cette thèse qu’on me répète à l’envi sans réfléchir, on dira : que faites-vous donc du Conseil de l’Europe, du Tribunal des Droits de l’Homme, de la douane, de l’OTAN ? Sans vouloir minimiser les pas que notre appartenance à ces institutions nous a fait franchir, mon opinion est qu’une pareille conception des choses est à courte vue. En vérité, c’est bien depuis Atatürk, je veux dire dès l’acte fondateur de la République Turque, que la Turquie s’affirme comme un foyer de convergence des principes civilisateurs et des valeurs universelles de l’héritage européen.
En remontant aux vraies sources de notre européisation, les critères d’intégration (y compris ceux de Copenhague) que nous avons trop tendance à percevoir comme « imposés par l’UE », spécialement ceux d’ordre politico-juridique, et de droits de l’homme, revêtiront leur seul sens rationnel. Nulle humiliation ne saurait résulter de devoir faire quelque pas supplémentaires sur le chemin du progrès des institutions turques, l’état, l’armée ou la justice civile, institutions qui elles-mêmes procèdent d’une volonté modernisatrice. Loin d’en être abaissés, nous nous élevons au contraire. Parce que ce n’est pas aux Etats Européens que nous empruntons notre règle de conduite. La conquête d’une distance critique préparant le dépassement du principe d’autorité calqué depuis la révolution sur la hiérarchie militaire (une contingence à replacer dans le contexte de la guerre) témoignera du fait que le peuple turc lui aussi a vocation à l’universel, cette « universalité propre à l’attitude critique », formule de Hegel, qui croyait pouvoir en restreindre l’application à l’Europe de son temps.
L’extension géographique actuelle de l’UE ne fixe aucune limite déterminée. Utopique et atopique, la référence à l’Idée européenne autorise l’intégration, d’ores et déjà, de Chypre et des îles océaniques : pourquoi la même référence n’autoriserait-elle pas l’Inde, origine proto-fondatrice de la civilisation européenne (et l’Inde moderne avec l’empreinte indélébile de l’Empire britannique), à entretenir à son tour des rêves d’intégration ?

