Un orchestre se révèle

Le jeune Orchestre symphonique de Sisli-Istanbul avait choisi Strasbourg pour sa première venue en Europe. La nombreuse assistance du Palais de la musique l'y a acclamé l'autre soir.
Magnifique cohésion, franchise et netteté sans défaut des bois et des cuivres, homogénéité d'un tapis de cordes finement ouvragé : les qualités qu'on a découvertes lors de ce concert témoignent de la valeur du travail accompli depuis deux ans par Serâ Tokay à la tête d'un orchestre fortement mobilisé autour d'elle. Et ce ne sont pas quelques vétilles d'articulation qui entament le plaisir qu'on y prend.
La réussite est exemplaire et porteuse de plus d'une signification symbolique. Environné des trésors architecturaux de l'Islam, Sisli est dans Istanbul un quartier central dont le populaire et dynamique maire progressiste Mustafa Sarigül, présent ce soir et très entouré, a fondé en 2005 cet orchestre symphonique qui rassemble sous la direction d'une femme la fine fleur des jeunes instrumentistes turcs. L'éclectisme du répertoire exploré depuis lors démontre, au-delà de racines où la Mitteleuropa a sa part, une large ouverture vers l'Europe. Image

La fine fleur des jeunes
intrumentistes turcs

Ce soir donc, entrée en bravoure avec le Roméo et Juliette de Tchaïkovski. Serâ Tokay, malgré une tension perceptible dans les premières minutes, garde pleine maîtrise de son projet d'interprétation, qui nuance avec raffinement les couleurs de la partition. L'emphase à rubato qui tente certains est ici bannie du thème de la passion amoureuse, et les affrontements des Montaigu et des Capulet ont du punch et de la virtuosité sans se faire fracassants. Un sens de la mesure qui sert le romantisme de la célèbre « Ouverture fantaisie ».
Pièce soliste du programme, « le » Concerto pour violoncelle de Saint-Saëns - en fait le premier, puisqu'il en existe un second, très rarement joué - a bénéficié du jeu formidablement persuasif de Cag Erçag, assez loin de l'élégance classique où l'on enferme trop volontiers le lyrisme de cette oeuvre aux deux visages, entre l'éloquence passionnée des allegros extrêmes et la simplicité souriante du menuet central. Dispensant les traits déliés et exaltant le beau timbre d'un Petrus Guarneri de 1740, le violoncelliste passe en se jouant d'un climat à l'autre. La réponse de ses partenaires est de même souplesse.
On saura gré aussi aux musiciens d'Istanbul d'avoir donné sa part à la découverte. D'abord avec deux pages vivement dansantes de leur compatriote Ferit Tüzün croisant inflexions orientales et flirt léger avec la modernité des années cinquante. Ensuite en offrant à l'auditeur une interprétation pleine de dynamisme de Kossuth, poème symphonique où le très jeune Bartok dans le sillage de Liszt affirme autant de souffle que de sens de la couleur. Ce rappel d'une oeuvre méconnue est un vrai cadeau.

Christian Fruchart

Édition du Ven 5 oct. 2007

Les Dernières Nouvelles d'Alsace - 05/10/2007

Un orchestre se révèle